ict africa news : Quelles ont été les principales motivations derrière l’organisation de ce Forum national sur l’IA et quels sont les objectifs ?
Megan Valère Sossou : Notre Projet de Mobilisation et de Plaidoyer pour le Développement Inclusif de l’Intelligence Artificielle soutenu par Niyel avec le soutien financier de CRDI et UK International Development, est né d’un constat clair : il existait un décalage entre les initiatives politiques et techniques d’un côté, et la compréhension et l’appropriation de ces enjeux par les communautés à la base.
Notre motivation principale a donc été de combler ce fossé en créant un pont direct entre les citoyens et les décideurs. Le Bénin s’est doté d’une Stratégie Nationale ambitieuse (SNIAM 2023-2027). Pour qu’elle réussisse, elle doit être portée par la population. L’objectif du Forum que nous avions organisé était d’une part de restituer et valider les perceptions et recommandations recueillies lors de nos consultations dans trois villes à savoir Parakou, Bohicon, Porto-Novo.
D’autre part de faciliter un dialogue concret entre la société civile, les experts, le secteur privé et les représentants du gouvernement, notamment le Ministère du Numérique afin de produire une feuille de route citoyenne, un document de plaidoyer concret pour une IA éthique, inclusive et au service du développement humain.
Comment les consultations citoyennes menées à Parakou, Bohicon et Porto-Novo ont-elles influencé les recommandations validées lors du forum ?
Nos consultations à Parakou, Bohicon et Porto-Novo ont permis de mobiliser et de sensibiliser les communautés et de recueillir leurs attentes. Nous ne sommes pas arrivés au forum avec des idées préconçues, mais avec la matière brute des préoccupations locales. À Parakou, les discussions ont fortement tourné autour des enjeux de l’IA avec l’agriculture et de l’inclusion numérique en zone rurale. Cela s’est traduit par des recommandations prioritaires sur l’orientation des politiques d’IA vers les secteurs à forte valeur sociale et la nécessité de programmes de littératie adaptés.
À Bohicon, les inquiétudes sur la transformation du marché du travail et le besoin criant de formation ont été centrales. On retrouve cela dans nos axes sur la reconversion professionnelle et l’accompagnement de l’évolution des métiers. À Porto-Novo, les débats ont souvent porté sur la gouvernance, la régulation et la protection des données. Ces préoccupations sont directement devenues les piliers de nos recommandations sur le cadre juridique, la transparence des algorithmes et la gouvernance des données. En résumé, le forum n’a fait que synthétiser et amplifier une voix collective qui avait déjà émergé du terrain.
L’innovation ne peut prospérer dans un vide juridique.
Parmi les dix recommandations, trois nous paraissent être des leviers d’action prioritaires et immédiats :
1. La mise en place d’une gouvernance nationale multipartite : C’est la clé de voûte. Il est urgent de créer une instance de dialogue permanente qui inclue de façon structurée la société civile, les chercheurs, le secteur privé et les groupes sous-représentés dans toutes les décisions sur l’IA.
2. Le lancement de programmes nationaux de littératie numérique et d’IA adaptés : Pour dépasser la fracture numérique et les peurs, nous devons expliquer, former et outiller dans les langues locales et selon les réalités éducatives. C’est un préalable à toute adoption sereine et critique de la technologie.
3. L’élaboration accélérée d’un cadre juridique et éthique spécifique à l’IA : L’innovation ne peut prospérer dans un vide juridique. Les citoyens exigent de la clarté sur la protection de leurs données, la transparence des décisions algorithmiques et les mécanismes de reddition des comptes. Cela passe par l’adoption de lignes directrices éthiques et de mécanismes de certification.
Face aux inquiétudes exprimées par les participants : perte d’emplois, discrimination algorithmique ou protection des données, comment envisagez-vous de concilier innovation technologique et sécurité des citoyens ?
Ces inquiétudes sont légitimes et au centre de notre approche. La conciliation ne se fera pas par hasard, mais par une régulation volontariste et une éducation proactive. Nous plaidons pour que l’innovation soit couplée à une politique ambitieuse de formation continue et de reconversion. L’objectif est la complémentarité humain-machine, non le remplacement.
[…] traduire cette parole citoyenne en actions politiques tangibles.
Nous recommandons des audits réguliers des algorithmes utilisés dans le secteur public et des principes de « conception éthique par défaut ». L’inclusion des personnes handicapées dans nos ateliers nous a montré qu’elles sont les premières à identifier les biais ; elles doivent être associées à la conception. Au-delà de la loi, il faut des campagnes de sensibilisation massives pour que chaque citoyen comprenne la valeur de ses données et ses droits. La transparence sur leur utilisation est non-négociable.
Nous considérons ces acteurs non pas comme des bénéficiaires passifs, mais comme les architectes et les gardiens de l’IA de demain.
Quel rôle la société civile, les jeunes et les acteurs locaux doivent-ils jouer dans la mise en œuvre des recommandations et la gouvernance de l’IA au Bénin ?
La société civile doit jouer un rôle de veille, de plaidoyer et de médiation. Elle doit suivre la mise en œuvre des engagements, continuer à informer les citoyens et créer des espaces de redevabilité. Les jeunes sont les premiers concernés par cette transformation. Ils doivent être au cœur de l’innovation et de l’entrepreneuriat dans le domaine, mais aussi de la sensibilisation de leurs pairs. Ils sont les meilleurs ambassadeurs d’une utilisation critique et créative de la technologie.
Les acteurs locaux (médias communautaires, chefs religieux, associations) sont des relais essentiels pour diffuser l’information dans les langues locales et maintenir le dialogue au plus près des réalités vécues, notamment en zone rurale.
Notre prochaine étape, dès ce trimestre, est le plaidoyer institutionnel auprès du Ministère du Numérique et de la digitalisation pour la mise en œuvre concrète de ces recommandations dans la feuille de route de la SNIAM. Le succès se mesurera à la capacité de nos institutions à traduire cette parole citoyenne en actions politiques tangibles.



