Coût élevé d’Internet, qualité irrégulière du réseau et difficultés d’accès aux équipements et au financement, insuffisance de compétences numériques, accès limité à l’énergie électrique dans de nombreuses zones, etc. Au Bénin comme en Côte d’Ivoire, le développement du numérique se heurte encore à ces obstacles structurels. La Côte d’Ivoire veut se positionner comme l’un des principaux hubs numériques de l’Afrique francophone. Une ambition soutenue notamment par les résultats d’une étude réalisée par le cabinet britannique Public First et consacrée à l’économie numérique ivoirienne.
Selon ce rapport, les entrepreneurs ivoiriens utilisant Facebook, WhatsApp et Instagram auraient généré plus de 180 milliards de francs Cfa de produit intérieur brut. Les plateformes de META auraient, à elles seules, contribué à hauteur de 160 millions de dollars à l’économie ivoirienne. L’étude souligne également l’importance des réseaux sociaux pour les petites entreprises. 53 % des petites entreprises ivoiriennes en ligne interrogées affirment que les plateformes de META leur ont permis d’élargir leur clientèle au-delà de leur zone géographique habituelle. De leur côté, 91 % déclarent que les outils proposés sur Facebook, WhatsApp et Instagram les ont aidées à générer des revenus supplémentaires.
Une dynamique qui s’inscrit dans une tendance plus large. Selon les projections avancées par META, l’économie numérique africaine, estimée actuellement à environ 130 milliards de dollars, pourrait atteindre 300 milliards de dollars à l’horizon 2035. Nonobstant cette croissance, plusieurs difficultés constituent des freins pour les acteurs de terrain.
Internet reste un frein majeur
Pour Dr Qemal Affagnon, les opportunités offertes par le numérique doivent être mises en perspective avec les réalités auxquelles font face les jeunes entrepreneurs. « Malgré cet optimisme, le rapport souligne deux obstacles majeurs qu’on observe également au Bénin, à savoir le coût élevé de la connexion Internet et les barrières financières que rencontrent les jeunes entrepreneurs. »
Le problème ne se limite d’ailleurs pas au prix de la connexion. Dans plusieurs zones, la qualité du service demeure une préoccupation importante. « Dans de nombreuses localités, aussi bien au Bénin, par exemple, ou en Côte d’Ivoire, le coût élevé d’Internet est une réalité. En dehors du coût élevé d’Internet, il y a aussi la question de la qualité régulière du réseau qui continue de défrayer la chronique. »
À ces difficultés, s’ajoutent d’autres contraintes susceptibles de ralentir la transformation numérique. « Il y aussi un faible accès aux équipements informatiques, mais aussi une insuffisance de compétences numériques, sans oublier la question de l’accès limité à l’énergie électrique dans de nombreuses zones de ces deux pays. » Il va sans dire que l’accès au numérique ne dépend pas uniquement de la disponibilité des plateformes. Il suppose également une infrastructure capable de permettre aux utilisateurs de s’y connecter de manière régulière, abordable et efficace.
META, moteur de croissance mais aussi objet de controverses
Le discours sur le potentiel économique des plateformes numériques s’accompagne cependant de controverses. META, qui regroupe notamment Facebook, WhatsApp, Instagram et Threads, se présente comme un acteur majeur de la transformation numérique africaine. Mais son modèle économique et ses mécanismes de modération font régulièrement l’objet de critiques. Dr Affagnon met notamment en avant des documents internes à META datant de 2024 et révélés par Reuters, qui auraient montré que l’entreprise anticipait qu’une part importante de ses revenus pourrait provenir de publicités frauduleuses et de contenus liés à des produits interdits.
« Des documents de 2024 internes à l’entreprise et qui sont parvenus à l’agence Reuters, montrent que le groupe META prévoyait déjà dès 2024 que 10 % de son chiffre d’affaires proviendrait de publicités frauduleuses et de contenus liés à des produits interdits. Ce qui équivaut à la somme rondelette de 16 milliards de dollars américains. » D’après Dr Qemal Affagnon, cette situation soulève une question essentielle : jusqu’où une plateforme peut-elle aller dans la lutte contre les contenus problématiques lorsque ces derniers représentent également une source potentielle de revenus ? « META a donc non seulement documenté des informations à ce sujet, il s’agit aussi d’un phénomène qui a été quantifié, puisqu’on a une somme estimée, ce qui fait penser à l’agence Reuters que le groupe a démontré une certaine hésitation à sévir de manière concrète pour éviter de nuire à ses propres intérêts commerciaux. »
Des chiffres cachés au public
En effet, l’étude consacrée à l’économie numérique ivoirienne met en avant les retombées économiques positives des plateformes, mais ne présenterait pas, selon Dr Affagnon, certaines données relatives aux revenus issus de contenus problématiques.
« Et le constat qu’on fait en lisant l’étude qui vient de sortir intitulée “Économie numérique de la Côte d’Ivoire – Passerelle numérique émergente de l’Afrique francophone”, c’est que ces informations relatives aux bénéfices, aux chiffres d’affaires qui proviendraient de publicités frauduleuses et de contenus liés à des produits interdits ne figurent pas dans l’étude. »
Une absence qui nourrit les interrogations sur la manière dont sont présentés les bénéfices économiques du numérique et les risques qui accompagnent son développement.
L’Afrique de l’Ouest comme un véritable Eldorado numérique
Selon Dr Qemal Affagnon, META voit l’Afrique de l’Ouest comme un marché stratégique pour les entreprises technologiques. Mais l’essor du numérique s’accompagne également de nouveaux risques, notamment concernant la protection des enfants et la circulation de contenus illicites. Le Tech Transparency Project aurait ainsi identifié plus de 300 publicités à caractère pédopornographique sur Facebook et Instagram, dont une majorité aurait circulé au cours du mois d’août. Certaines publicités auraient utilisé des images d’enfants réels, ensuite manipulées grâce à l’intelligence artificielle. Un phénomène particulièrement préoccupant à l’heure où META mise elle-même sur l’IA pour accélérer le développement de ses activités numériques en Afrique.
« Le Tech Transparency Project précise que plus d’une douzaine de publicités après signalement sont toujours diffusées sur les plateformes META, même alors que l’entreprise a été alertée à ce sujet et malgré le fait que la politique du groupe stipule que les publicités que le groupe est censé mettre en avant ne doivent pas contenir des contenus qui exploitent ou mettent sexuellement en danger des enfants. » Le potentiel économique du numérique africain ne fait guère de doute. Les réseaux sociaux permettent déjà à des milliers d’entrepreneurs de toucher de nouveaux marchés, de développer leurs activités et de générer des revenus. Mais l’enjeu pour les pays comme le Bénin et la Côte d’Ivoire est désormais de transformer cette croissance en développement durable et inclusif.



